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Transition sociale et écologique

La fin des évidences: défendre nos mondes pour résister à l’extrême-droite

9 Décembre 2025

Un consensus mou

En 2019, j’avais l’impression que ça y était. Que nous allions y arriver. Trop lentement, certes, mais la trajectoire semblait bonne. Au Québec, la grève étudiante du printemps 2015 avait ponctué l’abandon du projet Énergie Est et fait mentir Philippe Couillard sur sa rigueur budgétaire, qui n’était qu’austérité sous de nouveaux habits. En 2016, la dénonciation d’Alice Paquet fut prémonitoire du mouvement #MeToo. Elle permit de pousser plus loin les droits des femmes, le traitement judiciaire des violences sexuelles, et pointait vers une généralisation de la culture du consentement.

L’arrivée de la CAQ semblait même, ironiquement, servir de tournant face aux politiques environnementales rétrogrades du PQ et du PLQ : fin de l’exploration pétrolière en Gaspésie et à Anticosti, doublement du territoire des aires protégées, plans climat, Vrac-Parc. Ces initiatives laissaient entendre qu’on s'attaquait enfin à notre dépendance aux énergies fossiles et aux conséquences qui en découlent. L’ouverture du Bâtiment 7 à Pointe-Saint-Charles, un commun d’envergure autogéré par la communauté, portrait un espoir d’autonomie collective à l'échelle d'un quartier.

Ailleurs au pays et à l’international, le changement aussi était palpable. Dès 2013, #IdleNoMore s’opposait au recul des droits des Premières Nations attaqués par les conservateurs de Stephen Harper. Jusqu’en 2015, l’ordre du jour des institutions (ONU, OCDE) visait des objectifs ambitieux : répartition de la richesse, éradication de la pauvreté, Accord de Paris sur le climat, lutte contre l’évasion fiscale1.

En 2017, #BalanceTonPorc et #MeToo faisaient les manchettes : l’impunité des hommes, peu importe leur statut ou leur richesse, était terminée. En 2018, les Gilets jaunes secouaient la France, refusant l'hypocrisie d’un Macron qui supprimait l’impôt sur les grandes fortunes pour taxer le carburant. Le message était clair : les riches ne se la couleront pas douce pendant que les pauvres se serrent la ceinture pour le climat. Rappelons que les 10 % les plus riches de la planète sont responsables de la moitié des émissions de gaz à effet de serre mondiales.

Simultanément, Greta Thunberg lançait les #FridaysforFuture, culminant en 2019 avec 500 000 personnes dans les rues de Montréal. En 2020, #ShutDownCanada répondait à l’appel des Wet’suwet’en contre le passage d’un gazoduc sur leur territoire ancestral. Au printemps, #BlackLivesMatter prenait une ampleur historique après le meurtre de George Floyd. Même les grandes corporations semblaient s’aligner : le calendrier google soulignait le 8 mars et les programmes d’Équité, Diversité et Inclusion (EDI) se normalisaient.

C’était comme si les récriminations d’un Mathieu Bock-Côté ou l’élection de Trump 1 n’étaient que le chant du cygne des archaïsmes, le dernier soubresaut du conservatisme avant l'avènement d'un monde progressiste. Or, il devient évident aujourd'hui que ces avancées reposaient en partie sur un "consensus mou" : des évidences partagées en surface, évitant le conflit réel, qui sont reniées d'un grand nombre dès que le vent tourne et que les premières vaguelettes se forment.

La fin des évidences

Pourtant, les nuages s’amoncelaient déjà. La nomination de trois juges conservateurs à la Cour suprême des États-Unis sous Trump 1 a cimenté une super-majorité dont le contrecoup le plus brutal fut l’abolition du droit à l’avortement en 2022. Ce recul s’accompagne d’une sous-culture misogyne des "Incels" tandis que les "Alphas" et autres "Trad Wives" marque les extrêmes d’un retour à une rigidité des rôles de genre.

Ce ressac des droits frappe toutes les catégories sociales qui ne sont pas des hommes blancs, cisgenres et hétéros. La communauté LGBTQIA+ voit ses droits érodés (accès aux soins de transition, perte d’emploi lié au genre, toilettes non-genrées). Les politiques d’EDI sont reniées en bloc par le grand capital et divers appareils gouvernementaux. Plus cruelle encore, la diabolisation des personnes migrantes s'intensifie en occident. Les politiques de détentions sans procès, à l'œuvre partout dans nos démocraties, sont boostées aux stéroïdes lorsqu’un parti ultra-conservateurs prend le pouvoir. Le Canada, qui a depuis longtemps perdu son titre du plus meilleur pays du monde, emboîte le pas avec son projet C-122.

Les droits humains eux-mêmes sont sous assaut. Le moralisme étatunien, prompt à dénoncer les atrocités russes en Ukraine, révèle son hypocrisie en soutenant inconditionnellement le génocide à Gaza par Israël. Cette géométrie variable érode le concept même d'universalité des droits, devant pourtant s’appliquer à tout le monde, peu importe l’origine ou la situation. Comment peuvent-ils survivre lorsqu’on ne les invoque que pour vilipender un rival géopolitique?

La démocratie est aussi sous tension. La concentration du pouvoir politique, économique et médiatique dans des mains toujours plus restreintes la menace directement en limitant le périmètre du débat public. Plus crûment, aux États-Unis, on voit un président autoritaire engagé dans diverses poursuites judiciaires contre des individus, des acteurs médiatiques et institutionnels. Il multiplie les attaques virulentes à leur encontre sur les réseaux sociaux pendant que ses sbires multiplient les menaces de mort. L’instrumentalisation des financements fédéraux sert à contraindre les orientations politiques des institutions. La garde nationale est déployée pour occuper militairement différentes villes démocrates afin de limiter leur résistance à l’arrestation des personnes sans papier. Ailleurs dans le monde, on assiste à la montée de divers partis d’extrême droite qui érodent tout autant les contre-pouvoirs de la société civile, notamment en Pologne et en Hongrie. Enfin, les différents coups d'État au Sahel marquent un recul démocratique global.

En outre, dans les recoins d'Internet s’élaborent des théories du complot aussi fantaisistes les unes que les autres. C’était surprenant de réaliser, en 2012, que mon oncle croyait sérieusement que la Terre est plate. Plus tard, dans une recherche sur l’usage des médias sociaux durant la grève étudiante de 2012, je rencontre un type convaincu que la gratuité scolaire mène directement au communisme. Il suffisait, selon lui, de regarder Cuba! Le fait que cette gratuité existe au Danemark, au Mexique ou en Argentine ne changeait rien à son avis.

Depuis 2016, on entend parler de "vérités alternatives". Les changements climatiques seraient un canular, même si 99 % des scientifiques adhèrent au modèle et que les voix discordantes sont souvent payées par l’industrie pétrolière. Ou, version plus soft du déni : la crise ne serait pas liée aux activités humaines et aux combustibles fossiles. Et là, on ne parle pas de la centaine d’autres théories du complot véhiculées ou retransmises par les deux administrations Trump.

Ces tendances à la polarisation et à la diffusion accélérée des théories du complot trouvent racine en partie dans la Covid qui a rivé tout le monde à son écran pendant deux ans. Mais aussi et surtout, elles dérivent du capitalisme algorithmique qui carbure à l’attention: plus on reste longtemps sur une plateforme, plus on voit de la publicité et plus c’est rentable pour pour la compagnie. Or, plus les gens sont outrés, plus ils consomment du contenu. Cela encourage les algorithmes à proposer des vidéos, des posts et des groupes toujours plus extrêmes et polarisants, qu’ils soient véridiques ou mensongers, érodant au passage la possibilité même du débat démocratique. Comment parler du réel quand on ne peut même plus s’entendre sur ce qui est réel ?

Au Québec, les attaques contre les espaces démocratiques prennent la forme de politiques de centralisation et de destruction des espaces de concertation organisée. On peut penser au retrait du financement d’organismes indépendants, tels que le TIESS, pour rapatrier ses fonctions à l’intérieur d’un ministère sous contrôle politique. Ou encore à l’abolition des commissions scolaires, qui ont perdu leurs espaces démocratiques au lors de leur conversion en centres de services scolaires. La création de Santé Québec vient encore éloigner la gestion de la santé de la population, tandis qu’on annonce l’abolition prochaine des comités d’usagers.

Au printemps, c’était la réforme du régime forestier qui visait à centraliser la prise de décision au détriment des régions et des Premiers Peuples. Elle fut abandonnée après maintes récriminations et une fronde des autochtones qui multipliaient les blocages. De même, la loi 93 a imposé l’agrandissement de l’entreprise Stablex pour qu’elle puisse continuer à accepter des produits toxiques des États-Unis et engranger les profits. Enfin, l’adoption du projet de loi omnibus 81 permet d’autoriser des travaux pour des projets industriels avant même d’en évaluer les impacts, tandis que la mesure d’impact elle-même se retrouve lourdement limitée par le congédiement de 134 fonctionnaires du ministère de l’environnement et un assouplissement de la “procédure d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement”3. Résultat : les processus de consultation et de participation publiques s’en trouveront affaiblis pendant que la grande entreprise pourra polluer sans être inquiétée.

L’automne 2025 se caractérise par de nouvelles offensives centralisatrices de la CAQ. Le PL1 sur la constitution vise à empêcher la contestation judiciaire d’une constitution imposée de force par un seul parti. Il menace de couper les financements gouvernementaux des organismes qui oseraient les utiliser pour la contester et ne fait aucune référence aux Premiers Peuples ni aux territoires ancestraux4 5. Dans le PL7 sur la bureaucratie, la fusion du Fonds d’aide à l’action communautaire autonome dans le FQIS se fait sans garantir l’autonomie des organismes ni le financement à la mission, menaçant de les faire disparaître à petit feu6. Enfin, le PL3 veut s’ingérer dans la démocratie interne des syndicats pour, encore une fois, réduire leur capacité d'action en général, et surtout leur rôle d'acteur de la société civile7. Ces trois projets de loi doivent être critiqués ensemble, de leur même volonté centralisatrice qui érode la démocratie, tue le débat public et sabote activement les lieux de débat et de dialogues sociaux existants afin de tout subordonner au pouvoir des ministres.

Des mondes à défendre

C’est sur fond de militarisme et d’un regain de vigueur du primat de l’économie que nous faisons face à des crises multiples : démocratique, sociale, écologique... Et comme on le sait, ces crises ne sont pas des accidents, mais le résultat des logiques d’exploitation, d'abus et de discriminations inhérentes au capitalisme, au colonialisme et au patriarcat. Elles occasionnent l’accroissement des inégalités, de la pauvreté et la destruction du tissu du vivant qui est indispensable à notre présence sur terre.

Ce que nous souhaitons est aussi connu et répété : une justice sociale qui assure des conditions de vie décentes pour toutes et tous, une liberté d’expression pour nourrir le débat démocratique et d'action qui nous permet de choisir nos vies, et des modes d’existence en harmonie avec la nature. Des solutions concrètes existent pour y arriver :

  • Logement : Démarchandiser 20 % du parc locatif pour le soustraire à la spéculation et garantir un droit au logement sobre en carbone.
  • Mobilité : Instaurer la gratuité du transport en commun et adapter le territoire au transport actif. Cela réduit ainsi la dépendance forcée à l'automobile et ses infrastructures polluantes tout en améliorant la santé de la population et en réduisant la pression sur le système de santé.
  • Consommation : Une mutualisation des véhicules, outils et ressources utilisés occasionnellement réduirait la consommation globale (et la pollution) tout en augmentant l'accessibilité pour les moins nantis. La réparabilité et le seconde main vont dans le même sens.
  • Services essentiels : Revaloriser une éducation et des soins de santé gratuits, accessibles, publics et de qualité.
  • Alimentation : De la nourriture produite en circuit court, biologique, abordable et en quantité suffisante pour améliorer la santé publique, cultiver notre autonomie collective et réduire l’impact sur le vivant.
  • Milieux de vie: Des milieux de vie densifiés et inclusifs, truffés de services et de commerces de proximité (pour moins se déplacer), proches de parcs et d’espaces verts.

Or, pour défendre ces idées, il ne suffit pas d'avoir raison (si c’était le cas, ça se saurait!). J’ai l’impression que nous avons déserté les espaces de parole publics. Pour défendre le monde que l'on souhaite, nous devons revenir dans la polis. Il s'agit de réhabiliter notre pouvoir épistémique : notre capacité à nommer le réel, à aligner des idées pour nous souvenir et rappeler ce qui nous est important. Nous devons nous permettre de prendre parole, même si elle est imparfaite. À ce titre, les acteurs collectifs peuvent se donner un rôle d’influence et différentes stratégies s'offrent à eux.

Plus globalement, il s’agit d’élaborer une tactique offensive, notamment en tissant des alliances improbables. On peut unir nos voix à celles et ceux qui, dans les milieux des affaires ou des médias, partagent nos valeurs et notre inquiétude face au délitement social, démocratique et environnemental. Cela demande de sortir de nos revendications particulières, propres à nos organismes et intérêts immédiats, pour les intégrer dans un projet de société plus large. Et enfin, nous devons stratégiquement relayer les savoirs et les démonstrations qui appuient notre projet.

Marx disait que les gens font l’histoire dans des conditions qu’ils et elles ne maîtrisent pas. Peut-être nos batailles passées portent-elles fruit et ce retour du balancier témoigne, justement, de notre capacité d’avoir transformé en profondeur le discours sur l’écologie, le colonialisme et le patriarcat et que le capitalisme se retrouve menacé sans ces autres systèmes d’oppressions.

Rien n'est joué d'avance. Les votes de protestation qui balaient les gouvernements un après l'autre, sans réelle adhésion idéologique aux nouveaux vainqueurs, montrent une volatilité qui est aussi une opportunité. La fin des évidences à laquelle on assiste sonne la fin d’un statu quo. Cette fin démontre que nos acquis gagnés de chaudes luttes peuvent l’être à nouveau et peuvent s’élargir. Notre monde est à bâtir, et c'est précisément parce que l'avenir est incertain que nous pouvons l'écrire à notre manière.

 

Références

1: Nathalie Guay, « La réduction des inégalités peut être un puissant levier collectif », Revue Quart Monde [En ligne], 275 | 2025/3, mis en ligne le 01 septembre 2025, consulté le 01 décembre 2025. https://www.revue-quartmonde.org/11740

2: https://liguedesdroits.ca/memoire-c-12-une-attaque-au-droit-dasile-et-aux-droits-humains-des-personnes-im-migrantes/

3: https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2025-12-08/derive-autoritaire-denoncee/les-evaluations-environnementales-sur-la-voie-rapide.php?utm_source=infolettre&utm_campaign=bulletindusoir&utm_medium=2025-12-08

4: https://www.barreau.qc.ca/media/sgxcubhe/memoire-pl1-resume.pdf

5: https://rq-aca.org/2025/12/08/memoire-du-rq-aca-demandant-le-retrait-complet-du-pl1-loi-constitutionnelle-de-2025-sur-le-quebec/

6: https://rq-aca.org/2025/12/08/a-pour-autonome-memoire-demandant-le-retrait-du-chapitre-iv-titre-ii-du-pl7/

7: https://www.ledevoir.com/politique/quebec/933222/gouvernement-legault-est-hostile-consultation-soutient-unifor

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