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Transition sociale et écologique

Naissance d’un écosystème en transition socioécologique

23 janvier 2026

Si on se rappelle

Octobre 2022. Après un an et la rencontre d’une quarantaine de démarches territoriales intersectorielles concertées, c’est la semaine du Rendez-vous national des États-généraux en développement des communautés. 250 personnes en ligne sur www.gather.town. 150 en personne à Tiohtià:ke/Montréal les deux derniers jours, et plus de 100 autres en ligne.

Évidemment, la Transition sociale et écologique fait partie des discussions. Après les #fridaysforfuture, comment pourrait-il en être autrement? D’autant plus que les personnes marginalisées ont moins de moyens et plus de chance de faire face à une catastrophe climatique. C’est donc celles et ceux qui ont le moins émis de gaz à effet de serre (GES) qui vivent le plus drastiquement la crise climatique actuelle, un constat accablant d’iniquité intergénérationnelle. Cette quadruple injustice préoccupe sérieusement le développement des communautés.

Cependant, pendant le Rendez-vous national, les gens ont encore du mal à tracer les liens entre développement des communautés et transition sociale et écologique. Quelques initiatives, çà et là, s'intéressent principalement à l’alimentation, au partage de ressources (outils, friperies), à l’aménagement du territoire ou au transport actif et collectif1. Mais les actions sont alors menées dans une visée de “lutte à la pauvreté ou [de] l’amélioration des conditions de vie d’une population” et non pas de transition. Pour la plupart des personnes présentes, il n’est pas clair comment on peut lier “fin du mois et fin du monde” et faire de l’adaptation et de la lutte aux changements climatiques un axe transversal au développement des communautés afin qu’il ne demeure pas un projet particulier aux côtés des autres (santé mentale, enfance, itinérance…). Normal, pour un sujet aussi complexe! Les imaginaires sont encore à construire.

 

Trois ans plus tard

Novembre 2025, le Centre Saint-Pierre accueille la conférence “Résister et réinventer. Le développement des communautés comme pilier de la transition socioécologique”. Il est alors motivant de voir à quel point les choses ont changé depuis 2022. Durant la journée, plus d’une dizaine de territoires viennent présenter les différents projets emballants de transitions socioécologiques qu’ils portent. Je ne ferai pas ici la liste des exemples qui paraîtront dans les actes du colloque, et dont il existe déjà un aperçu ici et . Je souhaite plutôt insister sur le changement du paysage durant cette période qui voit naître un écosystème de la transition socioécologique dans le développement des communautés.

 

Des territoires en transition

Au cours des dernières années, un grand nombre de territoires se sont dotés de démarches intersectorielles et concertées de transition socioécologique, donnant naissance à un véritable écosystème3. En voici une liste afin de saisir l’ampleur des actions en cours. Le réseau des Collectivités Zéro émissions nettes (ZéN) regroupe les collectivités territoriales de la ville de Québec, de la région de Laval, de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, de la région de la Gaspésie et de la MRC Rimouski-Neigette dans un réseau national autour d’un parcours largement partagé et d’une communauté de pratique.

La balade de la transition socioécologique regroupe un Centre collégial de transfert de technologie (CCTT), le LLio – Laboratoire en innovation ouverte, ainsi que la FabRégion pour le Bas-Saint-Laurent, le Grand dialogue pour la transition socioécologique du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Collectif territoire d’Abitibi-Témiscamingue et la Région de biosphère Manicouagan-Uapishka (RBMU), pour la Côte-Nord. Oui, le Grand-dialogue est aussi une Collectivité Zén.

Les Ateliers des savoirs partagés (ASP) facilitent la liaison entre les acteurs et actrices terrain impliqué.es dans des actions de vitalisation de 15 communautés rurales où iels vivent et une quinzaine de chercheur.es provenant de 8 universités, notamment autour d'un projet transversal sur la transition socioécologique des communautés rurales. Une communauté de Laval et une du Saguenay-Lac-Saint-Jean des ASP sont dans le territoire de Collectivités ZéN.

Montréal n’est pas en reste, avec son alliance entre la société civile et la ville de Montréal, Transition en commun (TEQ), à laquelle participe activement la Coalition montréalaise des tables de quartiers (CMTQ). Les quartiers ont différents projets spécifiques, tel que Ville Saint-Michel en Santé (VSMS) ou Solidarité Ahuntsic et l’écoquartier Louvain qui ont participé à la recherche sur la transition et la philanthropie, recherche qui a mené à la conférence internationale, aux côtés d’autres territoires tels que la Politique régionale de développement social de Laval (PRDS), la Ruche Vanier et L’engrenage Saint-Roch (ville de Québec), Tous complices pour notre communauté (MRC de Deux-montagnes), et le Réseau de développement social-Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine (RDS-GÎM) et Nourrir notre monde (Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine)4. Des initiatives territoriales qui ont participé à la recherche participent aussi à une Collectivité ZéN (L’engrenage Saint-Roch, RDS-GÎM, PRDS). La Table nationale des corporations de développement communautaire (TNCDC) a reçu un financement pour que 34 corporations de développement communautaire (CDC) réalisent 20 projets pour répondre aux défis de la crise climatique.

De son côté, le gouvernement provincial a lancé l’évaluation des Vulnérabilités et risques régionaux liés aux changements climatiques et plans d’adaptation régionaux au climat en santé publique (VRAC-PARC) dans chaque région, et des Plans climats dans chaque MRC. Et on ne peut pas passer le rôle historique des Centres régionaux en environnement (CRE) et des Organismes de bassins versants (OBV) qui organisent des espaces de concertations autour de l'environnement sur leur territoire.  Partenariat climat montréal, Québec capitale climat et Partenariat climat outaouais viennent compléter ce portrait avec une action orientée prioritairement vers la réduction des Gaz à effet de serre (GES).

 

Des espaces de rencontres

L’essor de démarches de concertation autour de la transition socioécologique et de la crise climatique s’est réalisé de pair avec la prolifération d’espaces de rencontre pour partager, entre territoires et initiatives, des avancées dans le domaine de la transition. Depuis 2023, leCollectif des partenaires en développement des communautés (CPDC) convie toutes les personnes intéressées à un chantier transition socioécologique (TSÉ) qui se rencontre quelques fois par année. De son côté, le Regroupement québécois des intervenantes et intervenants en action communautaire en CISSS et CIUSSS (RQIIAC) a publié un cahier “la transition socioécologique et les façons dont l'urgence climatique interpelle l'organisation communautaire”. Il a aussi tenu un colloque “La justice socioclimatique, c’est dans notre nature”.

Depuis 2024 le réseau Multitudes réunit des citoyen-ne-s autour de l’autonomie et le partage du leadership territorial, ainsi que la démocratie économique, deux axes incontournables pour répondre à la crise climatique. Différents groupes locaux se réseautent dans le Regroupement québécois des groupes écologiques (RQGE) et dans le Réseau demain Québec. Et des cellules de Mère au front sont actives dans de nombreux territoires de la province.

Tenu à Petit-Saguenay, village participant aux APS, le festival annuel Virage, offre pendant deux jours un espace de réflexion et de célébration autour de la transition socioécologique. La Journée des savoirs ouverts sert d’espace pour échanger sur la collaboration ouverte et la mobilisation des savoirs, dimensions transversales de la transition socioécologique.

Enfin, différents élus municipaux se réunissent autour de la nouvelle vague municipale et le caucus écologiste municipal. Le G15+ réunis autant d'acteurs sous la forme de lobby et de think tank alors que le réseau femmes environnement vise à amplifier l’engagement et le pouvoir d’agir des fxmmes. Enfin, Québec circulaire favorise la convergence des acteurs, des projets et des outils autour de la circularité dans la province.

 

La toile d’un écosystème

Un écosystème, ou un archipel comme l’appellent d’autres, est un assemblage polycentrique. Les différents projets locaux sont en lien et communiquent entre eux sans qu’une autorité centrale ne s’impose. L’ensemble des démarches et des espaces de rencontre énuméré ci-haut confirme la présence d’un écosystème de la transition socioécologique dans le développement des communautés. Il s’est installé dans un paysage plus large de transition écologique touchant l’agriculture, l’économie circulaire, les infrastructures d’électrification des transports, les boucles de circularité des chaleurs industrielles, etc.

L’écosystème de la transition dans le développement des communautés se démarque par une forte volonté de mise en commun des apprentissages. Des carrefours de rencontre (réseau des collectivités ZéN, les balades de la transition socioécologique, les ASP, la TNCDC, le chantier transition du CPDC, colloque du RQIIAC) donnent la chance aux différentes expérimentations locales de partager leurs avancées, leurs nœuds, leurs questions et d’avancer ensemble vers une société plus juste et plus écologique.

Différents croisements se réalisent également au sein des territoires. Les MRC du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont demandé les rêves citoyens du Grand-dialogue pour les inclure dans les Plans climat. Les MRC de la Gaspésie sont membres de la Collectivité ZéN Gaspésie et vont utiliser les résultats de la vision et du chemin de transition dans leurs plans climat. Le RDS-GÎM, aussi dans les ASP, et la CDC participent aussi à la Collectivité ZéN Gaspésie. Les projets des CDC ont lieu dans des MRC qui élaborent des Plans climat. Des municipalités participant aux ASP sont dans les collectivités ZéN. Les échanges interterritoriaux se combinent à des croisements intraterritoriaux entre secteurs d’activités.

 

Des hic

Évidemment, tout n’est pas rose. Il y a des envergures différentes, des financements asymétriques et des priorités incompatibles. Certaines orientations de carboneutralité ne mettent pas suffisamment d’emphase sur la justice sociale. Or, il est impératif de s’assurer que les solutions de transition déployées ne se convertissent pas en une taxe à la pauvreté. Par exemple, taxer le stationnement de rue pénalise les personnes qui n’ont pas accès à un parking privé. De plus, il est possible que la justice sociale et la décarbonation cèdent le pas à la résilience et l’adaptation. Pourtant, si la baignoire déborde, il faut cesser d’y ajouter de l’eau avant de commencer à passer la moppe sur le plancher. C’est la même chose avec les émissions de GES qui doivent être réduites en priorité sur l’adaptation. Le danger, quand des initiatives aux orientations contradictoires naissent sur un même territoire, est la compétition pour réunir des partenaires potentiels et aller chercher des financements disponibles, au risque d’affaiblir les différentes démarches ou de prioriser des solutions qui entraîneront des problèmes accrus au bout de la route.

Enfin, dernier risque, après l’essor de financement gouvernemental autour de 2020, le temps est désormais à l’austérité, au risque de pénaliser un certain nombre de démarches existantes. Les plus exposées sont les Plans climat et les VRAC-PARC, les ASP financées en partie par le Ministère de l’économie, de l’innovation et de l’énergie (MEIE), les Collectivités ZéN qui ont touché un montant du Fonds d'action québécois pour le développement durable (FAQDD) et les CDCs, financées via le Plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire (PAGAC). Lorsqu’on compare les 270 millions perdus dans Nortvolt aux 15 millions distribués par le FAQDD, l’ironie des moyens et des fins est cuisante.La Coalition avenir Québec (CAQ) aura toujours priorisé la croissance sur le climat. Reste à voir ce que le changement de parti annoncé aux élections provinciales de 2026 apportera sur cette question.

Le gouvernement canadien a lui aussi réduit les enveloppes des changements climatiques, ce qui à peu d’impacte pour les territoires, puisqu’il avait peu appuyé des démarches collectives de transition socioécologique. À ma connaissance, la Collectivité ZéN de la Gaspésie est la seule collectivité à déprendre d’une enveloppe fédérale de Ressources naturelles Canada (Programme pour des communautés côtières résilientes au climat).

Comme on le voit, malgré qu’une partie du financement assuré par la philanthropie demeure stable, la partie publique est menacée de reculer dans les prochaines années. Cette réorientation politique est autrement plus inquiétante qu’elle met en péril non seulement la pérennité des structures locales, mais aussi l’adhésion même des communautés à un projet de transition socioécologique. En période d'austérité, le discours politique tend à opposer les urgences sociales aux investissements climatiques, créant une fausse rareté des ressources. Pourtant, l'argent existe, tant dans le chant des sirènes du militarisme que dans les paradis fiscaux qui continuent d’assurer la fuite annuelle de dizaines de milliards de dollars. Il pourrait en être autrement!

 

La force d’un écosystème

L’existence d’un écosystème de la transition socioécologique dans le développement des communautés vient avec différents avantages. Le premier, sous-utilisé, est la force du réseau. Il donne de la légitimité aux initiatives et sert à exercer des pressions politiques. Dans un contexte d’austérité et de réorientation des priorités politiques en matière de transition, il pourrait servir à insister sur l’importance de saisir la transition pour redresser les injustices passées et construire un projet de société commun.

L’existence d’un écosystème rend aussi, pour des démarches territoriales intersectorielles concertées, plus aisé de s’identifier comme un acteur de la transition socioécologique. Cette identification permet d’ajouter une autre lunette aux actions et aux orientations des groupes, des organisations et des institutions, et d’aller dans un sens de transformation des pratiques et des représentations qui allie justice sociale et soin du vivant. Le développement des communauté possède justement une expertise en collaboration qui est essentielle pour traverser les tensions et les choix que demandent une transition socioécologique.

Ensuite, un écosystème de la transition alimente simultanément la prolifération et la valorisation des expertises qui y sont liées, ce qui génère un bassin de professionnel-le-s actifs et actives dans le domaine. Cela vient répondre à une résistance au passage à l’action identifiée en 2022: le manque “de connaissances ou d’expertises spécifiques sur le sujet, ce qui génère parfois un sentiment d’impuissance, d’incompétence ou encore, vient freiner l’action”.

La forme archipel ou écosystème offre aussi une résilience systémique. Si une organisation perd son financement ou qu’une personne clef quitte son poste dans l’organisation, les autres îles de l’archipel continuent de porter la vision. Le partage de savoirs et de connaissances entre les territoires plus actifs sur la transition socioécologique accélère les boucles d’innovations sociales. Et les territoires moins avancés dans une démarche de transition socioécologique ont désormais beaucoup plus de ressources et d’outils pour se lancer.

Enfin, cette structuration d’un écosystème de démarches territoriales intersectorielles concertées en transition socioécologique est essentielle dans un contexte de réduction du leadership des États en la matière. D’ailleurs, Christiana Figueres, une diplomate climatique influente, remarque que les principales sources de réduction des gaz à effet de serre et d’actions climatiques sont désormais du côté de l’économie réelle et des territoires, via l’innovation technologique, les pratiques entrepreneuriales délibérées, les investissements dédiés (en partie philanthropique) et l’action des territoires.

Cette territorialisation de la transition socioécologique représente l’opportunité pour les communautés de se réapproprier leur pouvoir collectif et de mobiliser la population face à ce défi collectif. Elles sont le lieu parfait pour concilier l’urgence planétaire avec les réalités quotidiennes. Elle est l’occasion de se doter de conditions de vie résilientes en harmonie avec le vivant. Au delà des solutions techniques, urbaines et coûteuses, cela passera entre autres par assurer du logement accessible qui consomme peu d’énergie, transformer le visage de la mobilité dans et entre nos communautés, réinventer la consommation à travers la mutualisation des ressources et la réparabilité, revaloriser les services essentiels de l’éducation et de la santé, offrir une alimentation saine, de proximité, accessible et à faible impact sur le vivant, redessiner nos milieux de vie autour de la densité douce6.

Évidemment, on l’a vu, il y a péril en la demeure. Non seulement de la crise climatique elle-même, mais aussi par les reculs politiques du provincial et du fédéral. Malheureusement, éviter de parler de la crise climatique ne la fera pas disparaître. Cesser de financer les initiatives ne fait que réduire les capacités de nos territoires à se préparer et à en réduire les impacts. Ça les condamne à subir des conséquences encore plus désastreuses dans le futur. À nous de s’assurer d’en faire un élément incontournable des prochaines élections provinciales pour garantir la pérennité de cet écosystème, et aussi de continuer à porter, défendre et multiplier les projets dans nos communautés.

Si vous avez des commentaires, des suggestions ou des questions, n’hésitez pas à commenter ici ou à m’écrire: pe.hupe@operationvss.ca.

 

Références

1 https://operationvss.ca/media/1176/08-fiche20-transition-socioecologique-version_oct2023.pdf [consulté le 15 janvier 2026].

Idem

3 Certaines démarches prédatent 2022. L’objectif ici n’est pas de pointer le démarrage de chacune d’entre elles, mais plutôt de montrer leur foisonnement et les points de rencontre.

4 Pour en savoir plus, je suggère l’excellent ouvrage: Développement des communautés territoriales et transition socioécologique. Nouvelles pratiques au service d’une société en transformationhttps://www.puq.ca/catalogue/livres/developpement-des-communautes-territoriales-transition-socioecologique-5192.html

5 https://operationvss.ca/media/1176/08-fiche20-transition-socioecologique-version_oct2023.pdf [consulté le 15 janvier 2026].

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