Du 6 au 10 octobre, j’ai récidivé. Hors de mes fonctions à l’OVSS, je suis retourné au Cégep dans un cours de changement social, invité par un professeur de sociologie. J’y présente ma théorie de changement personnelle.
J’ai préparé un cours de 3 heures où on survole les crise sociale, écologique et démocratique actuelles. Puis on passe aux exemples de transformation sociale rapide: fin du génocide des baleines, fin du plomb dans l’essence, transition alimentaire à Cuba après la chute du bloc de l’est… Enfin, j’arrive aux sept stratégies de transformation sociale. Je parle d’interstices avec des communes autogérées et le mouvement coopératif. Je poursuis avec les séquences de rupture (George Floyd, gilets jaunes, etc.) et le désarmement (allô les soulèvements de la terre et du fleuve).
Viennent ensuite les stratégies de concertation territoriale dans une perspective de décentralisation et d’autonomie territoriale. Et il est impossible de passer sous silence que la politique représentative façonne nos vies et qu’il est possible de s’y engager directement ou via des mouvements non partisans tel que Multitudes. L’économie a aussi son rôle à jouer à travers l’investissement responsable, des campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions ou l’expropriation. Enfin, on ne peut pas changer le monde sans se retrouver transformé-e-s soi-même. De là une présentation autour des inner developpement goals et de différentes postures personnelles. Ce fut un échec cuisant!
À la fin, quand on a parlé des envies d’engagement des élèves dans la classe, les réponses m’ont laissé sans mot. “Tout va bien, il n’y a rien a transformer.” “On peut réduire la consommation de fast fashion.” “C’est cher une voiture électrique.” Constat: les jeunes ne sont pas rendu à s’engager, ni même à avoir une pensée systémique au sujet de la crise climatique et du changement social.
On a besoin de partir d’ailleurs pour les rejoindre. Avec la bénédiction du professeur, j’ai donc choisi de rebrasser les cartes et de tester deux nouvelles approches dans les deux cours suivants. Ce travail additionnel a valu la chandelle.
Pour le deuxième cours, j’ai opté pour les récits prospectifs de chemin de transition. Étant à Québec, c’était facile d’en reprendre un de la Collectivité ZéN éponyme. Si j’avais été ailleurs, j’aurais pu facilement l’adapter en changeant les marqueurs géographiques. Les jeunes ont ainsi été reçu avec un texte qui allait comme ceci:
“Vendredi le 8 mai 2048 – Enfin les enfants sont au lit ! Claudia est épuisée de sa semaine à l’hôpital, où elle travaille comme infirmière. Malgré les nombreuses heures supplémentaires qui pèsent sur son corps, elle est décidée à occuper sa soirée sur la nouvelle application de rencontre CarboLove. Il s’agit du nouveau produit en vogue d’une start-up de Saint-Roch qui vise à mettre en relation les personnes qui partagent les mêmes valeurs écoresponsables. Ses récentes expériences sur les applications de rencontre ont été catastrophiques, mais cette application-ci, financée par la Ville de Québec pour son côté innovant et sa performance, pourrait enfin lui permettre d’améliorer son sort et celui de ses enfants.
C’est que Claudia habite Vanier, au nord de la voie ferrée, l’un des secteurs les moins attractifs de la Ville. Certes, elle et son voisinage ont droit à la base de services gratuits et carboneutres assurés par la Ville de Québec depuis le début des années 30, dont l’abonnement au transport collectif et des places en garderie, mais cela s’arrête à peu près là. D’autres quartiers, dont le Vieux-Limoilou et Montcalm, se sont vite démarqués sur le plan de l’offre de services : des maisons de retraite verdies, une large offre de transports collectifs électrifiés et des services gratuits de réparation des biens, d’isolation de logements et de prêt d’équipements. On y a même interdit l’usage de la voiture ! Si seulement les logements y étaient abordables, songe
Claudia. Et ne parlons même pas de Sillery, ce quartier privé qui subventionne généreusement l’achat de voitures électriques pour ses résident·e·s et qui met à leur disposition des voiliers à des fins de tourisme. Claudia, bien sûr, trouve cela indécent, mais elle admet s’imaginer de temps à autre profiter elle aussi de cette vie d’aisance et de loisirs…” (pour lire la suite, en p.6-7)
J’ai fait une première lecture à haute voix des deux pages avant de leur demander de la relire par soi-même, en inscrivant 5 éléments souhaitables et 5 éléments redoutables du texte sur des post-its verts et roses. Ensuite, dérogeant du guide d’animation développé pour les ateliers d’exploration du futur des Collectivités ZéN, je leur demande de faire des petites équipes de 3 à 5 personnes et de chercher les points de convergence. Après quelques minutes, c’est le temps de discuter des éléments de désaccord ou ceux soulevés par une minorité dans l’équipe. S’en est suivi un retour en groupe très riche: Doit-on proscrire les voitures à essence? Pas si ça accentue les inégalités sociales! Le logement doit être accessible. On veut réduire les discriminations. Une surveillance des émissions de GES doit absolument être au service du bien collectif. Et si pénalités il y a, elles doivent être contextualisées : pénaliser une mère monoparentale qui conduit ses enfants chez leur père est inadmissible…
Après plus de deux heures de discussions, la classe repart avec une compréhension plus fine des façons dont les changements climatiques vont exacerber les inégalités sociales. Que certaines solutions peuvent créer d’autres problèmes. Que le système actuel et les compensations carbone avantagent les gens riches. Ça permet de parler de filet social, de philosophie utilisateur-payeur et de la distance entre les gestes et leurs conséquences. Le professeur me dit que c’est leur meilleure participation à date dans la classe. À recommencer!
J’aurais pu conserver cette recette gagnante. Mais je voulais aussi voir quels liens peuvent tracer les jeunes entre les changements climatiques et le reste de la vie sociale. Bien préparé, j’aborde le dernier groupe avec, au tableau, trois lettres: GES. L’idée est de dessiner le “bol à spaghetti”, de voir que le climat impact la santé, les inégalités sociales, la politique, l’économie, les écosystèmes, les infrastructures, etc., directement et indirectement. S'ensuit une série de questions qui va durer trois quart d’heure. À chaque fois que les gens ajoutent un élément, on pousse plus loin.
— (moi) Quelles sont les conséquences d’une hausse de GES dans l’atmosphère?
— Ça va augmenter la température.
— D’accord, ça va augmenter la température, qu’est-ce que ça fait d’augmenter la température?
(temps de réflexion)
—Des sécheresses.
— Bien vu, et quelles sont les conséquences des sécheresses?
— Des famines.
— En effet. Et en raison de notre position dans l’économie mondiale et de notre climat, il y a peu de chance d’avoir une famine au Québec en raison d’une sécheresse prolongée. Quel autre impact peut avoir une sécheresse sur l’alimentation?
— Hausse des prix des aliments
— Bien vu, d’ailleurs on l’a vu avec le prix de l’huile d’olive l’an dernier[...]. Et quel impact a la hausse des prix des aliments… (précarisation, creuser les écarts de richesse, malnutrition…)
Pendant 45 minutes, ça a bien fonctionné. Après, les jeunes étaient fatigués de la formule et arrivaient au bout de leur imagination et de leur compréhension du monde. Rendu-là, on avait déjà plus de 50 éléments au tableau. Après une pause, j’ai fait le reste des liens et j’ai conclu avec un laïus sur la capacité de voir le “big picture” ou d’être emprisonné dans une micro-lecture. Les pistes cyclables, le tramway ou un article de l’IEDM “la classe moyenne a-t-elle les moyens de l’automobile électrique” prennent une autre tournure quand on se demande si on a les moyens de la crise climatique. J’ai aussi parlé de solution, réparabilité, mutualisation des espaces et des biens, réduction des inégalités sociales, taxe carbonne, transformation des habitudes et des milieux de vie, changement de notre lien avec la nature. Durée totale, un peu moins de deux heures.
À mon avis, cette cartographie systémique s’est révélée un succès. Collectivement, les jeunes avaient assez de compréhension et d’imagination pour ajouter longtemps des éléments au tableau. Le format interactif leur demandait de constamment réfléchir. Et plusieurs m’ont remercié-es à la fin du cours. Et encore une fois, la participation était au rendez-vous!