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24 octobre 2025
Crise sociales et enjeux de justice, Perspectives décoloniales

Les semaines de la tortue

Avec l’OVSS, nous sommes allées suivre un stage de ressourcement en leadership autochtone avec les animateurs de Kina8at (prononcer «Kinawat») qui signifie Ensemble dans la langue anicinape (algonquine)1. Dire que ce fût riche est un euphémisme. Ce fût transformateur, sur le coup et à long terme.

Chomis (grand-père) T8aminik (Dominique) Rankin et Kokum (grand-mère) Marie-Josée Tardif nous ont transmis la notion de leadership comme responsabilité. Dans la tradition anicinape, le leadership est une posture de service: au service de la vie, des savoirs et de soi-même.

Dans cette note, j’ai envie de mettre l’accent sur ce dernier aspect: la responsabilité envers soi. On nous a souvent rappelé pendant le stage l’importance de se donner tout à soi-même avant de pouvoir donner aux autres. Ce que nos hôtes nous ont montré au quotidien, en prenant soin de leurs besoins et limites, sans s’excuser.

Pour se donner tout à soi-même, il y a plusieurs ingrédients, dont la pratique du rythme de la tortue: un pas à la fois, dans la lenteur du processus et en toute humilité. « Ça prendra le temps que ça prendra», nous ont souvent dit Chomis et Kukum.

Cet enseignement contraste avec le rythme effréné de nos milieux professionnels, où tout s'enchaîne trop vite dans nos agendas. Le rythme de la tortue questionne aussi ce réflexe de vouloir tout donner à la cause, de porter le monde sur nos épaules, avec cette impression tenace d’être déjà en retard, face à nos tâches et aux crises.

En revenant du stage, je me suis demandée comment installer cette lenteur dans mon  quotidien. Entre les élans rapides et pleins d’énergie de la coordination et de la collaboration, et le temps calme de la recherche, je me retrouve souvent coincée. Je glisse d’une rencontre à l’autre, sans pause, happée par les distractions et les trop nombreux dossiers et onglets ouverts.

Le besoin du pas à pas devient alors vital: faire une chose à la fois, bien et avec présence, pour protéger le temps de l’analyse et de l’écriture. Ralentir au service de mon bien-être, de mes tâches et de la mission de l’OVSS, elle-même au service de l’écosystème du DC.

Je ne suis pas la seule à ressentir cette tension. Nos modes de travail virtuels et technologiques, combinés à l’urgence des enjeux de justice sociale et écologique, alimentent une frénésie, une surstimulation et une fatigue mentale nouvelles. Même l’intelligence artificielle, en accélérant tout, amplifie ce vertige2.

Alors j’ai décidé d’ajouter à mon agenda des semaines de la tortue, en hommage aux enseignements anicinape reçus. Des semaines entières pour ralentir, faire un projet à la fois, respirer, créer, réfléchir. Les premières ne sont apparues que six mois plus tard, déjà réservées - 2026 va arriver assez vite. Et j’en ai parlé avec mes collègues de l’OVSS et à nos partenaires, pour voir si nous pourrions le faire ensemble. Parce que ralentir, ça se fait mieux à plusieurs.

J’ai envie qu’on prolonge cet élan.

Se donner, ensemble, des espaces où vivre au rythme du cœur, du corps, de la tête; des espaces où l’on choisit la justesse plutôt que la vitesse.

Ralentir comme acte de soin et de leadership.

Alimenter le calme comme résistance au chaos3.

Réapprendre à agir en cohérence – avec soi, les autres, et le vivant.

 

1: Voir site de Kina8at

2: Voir la fiche produite par l’OVSS sur la sobriété numérique pour plus de réflexions sur le sujet.

3: C’est ce que proposerait Naomi Klein dans son dernier livre, tel que présenté par Nouveau Projet.

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