Depuis un certain temps, on s’intéresse aux perspectives décoloniales à l’OVSS. On part du constat qu’on est plutôt homogène dans notre écosystème et que les démarches collectives oublient souvent que nous ne sommes pas la seule nation à vivre sur le territoire que l’on souhaite “développer”. Ce parcours décolonial est rempli de questionnements, d’erreurs, d’apprentissages et de découvertes. Quelle est notre place, en tant que projet partenarial allochtone, pour aborder ces perspectives? Comment prendre notre responsabilité d’agir pour la vérité et la réconciliation sans le faire “à la place de”?
Cette exploration nous a mené-es tout droit vers un concept qui agit comme une clef de voûte : la sécurité culturelle. Si on veut vraiment que nos pratiques de développement des communautés (DC) soient justes et porteuses de transformations sociales, on ne peut plus se contenter de « bonnes intentions » ou d'une vague ouverture à la diversité. Il faut aller plus loin, là où le pouvoir et l'identité se rencontrent.
L’approche interculturelle classique nous a habitués à braquer le projecteur sur « l’autre », pour tenter de décoder ses coutumes ou ses manières de faire, un peu comme si on étudiait un objet étranger. On se sent alors « ouvert d’esprit » parce qu’on a lu un guide sur les bonnes manières à adopter en communauté autochtone. Or, la sécurité culturelle vient complètement renverser la table. Ce n’est pas une loupe pour examiner autrui, c’est un miroir qu’on se plaque devant le visage. C'est une posture qui nous force à nous demander : « Qui suis-je, moi, dans cette relation, et qu’est-ce que mon institution transporte comme bagages invisibles ? »
Ce concept n’est pas né dans un bureau de consultant ou une tour d’ivoire. Il a poussé sur le terrain, porté par Irihapeti Ramsden, une infirmière maorie de Nouvelle-Zélande. Elle l’a élaboré dans les années 80 pour répondre aux inégalités de santé brutales que son peuple subissait. Elle voyait bien que même avec la meilleure volonté du monde, le système de santé restait un lieu d'oppression parce qu'il ignorait les racines du mal : le colonialisme et le déséquilibre des pouvoirs.
Depuis, l'approche a voyagé jusqu'ici, entre autres suite à la mort de Joyce Echaquan dans des circonstances inhumaines qui a relancé le débat sur le racisme systémique. On retrouve ainsi ce concept dans le Principe de Joyce, pour nous rappeler une vérité radicale : la sécurité ne peut être définie que par les personnes qui reçoivent les services de santé. Un environnement sûr du point de vue de la personne concernée est une institution ou un espace qui reconnaît, respecte et valorise les identités et les savoirs culturels, tout en s’attaquant de front aux rapports de pouvoir et aux discriminations systémiques qui les sous-tendent.
Dans nos récents moments d’échanges en équipe, nous avons compris que la sécurité culturelle n'est pas une destination où l'on arrive avec un certificat. C'est un processus continu, un long parcours de transformation individuel, collectif et systémique qui exige d’abord de l'humilité. Cela nécessite une conscience de sa culture, ce moment d'auto-réflexion où l'on réalise qu’elle influence notre vision du monde et nos actions. Cette auto-réflexion s’associe ensuite à la sensibilité culturelle, où l’on commence à comprendre les influences et les biais que notre culture engendre. Une autre composante est la compétence culturelle, où l’on développe des habiletés pour agir respectueusement avec les personnes qui sont différentes de nous. Au final, la sécurité culturelle, c’est quand on arrête de se demander si on est « gentil » pour se demander si on est « sécuritaire ». C’est là qu’on remet enfin en question les dynamiques de pouvoir qui rendent nos services potentiellement nuisibles ou inadaptés.
Dans cette lignée, on en vient à observer différemment le développement des communautés, en réalisant qu’il a été élaboré dans des structures de gouvernances coloniales et allochtones. Nos pratiques d’actions collectives, de concertations et de planifications collectives sont chargées de notre culture; de nos propres cadres institutionnels, de notre rapport au temps et de nos structures de gouvernance. À titre d’exemple, notre écosystème se construit principalement en français, dans des rencontres qui comprennent des codes comme des ordres du jour, des agendas chargés et prédéfinis d’avance, des relations d’abord professionnelles, ainsi qu’une vision souvent anthropocentrique du monde. Notre mode de fonctionnement est souvent par projets et dans une visée d’innovation sociale, de développement.
La sécurité culturelle ne vise donc pas à trouver LA bonne façon de faire, mais plutôt d'aiguiser notre œil pour prendre conscience de comment notre culture teinte nos actions et comment, par le fait même, cela peut exclure des gens qui ne s’y reconnaissent pas. En regardant nos angles morts et en portant attention aux malaises qui sont souvent peu nommés, on peut trouver de nouvelles manières de faire plus sécuritaires pour toustes. Il y a des aspects sur lesquels nous avons peu de pouvoir, comme notre type de financement qui peut précariser les relations. Toutefois, en prenant conscience de nos propres limites, nous pouvons agir en conséquences et être transparent-e avec nos partenaires.
À l’OVSS, nous percevons ainsi la sécurité culturelle comme notre boussole pour naviguer dans le réel. Si la décolonisation est notre visée stratégique à long terme, la sécurisation culturelle est le travail de terrain, ici et maintenant. Ça veut dire accepter de ralentir quand un nœud apparaît. Ça veut dire arrêter de vouloir « régler » les choses avec nos outils habituels pour laisser de la place aux savoirs des personnes concernées. Ce sont elles, et elles seules, qui détiennent le thermomètre de la sécurité. On ne peut pas décréter qu’un espace est sécuritaire ; on doit travailler ensemble pour qu’il le devienne, une interaction à la fois. Il faut donc accepter de naviguer dans l'incertitude et parfois dans l’inconfort. En bref, la sécurité culturelle nous appelle à ralentir, à se regarder et à cultiver l’humilité et l’écoute.
Cultural Safety: Respect and Dignity in Relationships
Sécurisation culturelle autochtone au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal
https://ssaquebec.ca/wp-content/uploads/2024/06/Cultural-Safety-Report-FR-Final.pdf